Le Chant ininterrompu pour la ville, 2022, feat. Marius Tarakdjioglou
Le Chant ininterrompu pour la ville s’inscrit dans une archéologie du sonore où l’histoire ne se raconte pas seulement, mais se réactive. À travers une constellation de fragments musicaux, d’archives coloniales et de recompositions contemporaines, l’œuvre propose de penser la ville non comme un simple espace urbain, mais comme le lieu critique du compromis : un territoire où se recomposent les mondes brisés par la traite, la colonisation et les économies globales. La ville, telle que formulée dans les récits coloniaux comme « zone extra-coutumière », apparaît ici comme un seuil. Un espace de rupture, mais aussi de fécondité. C’est dans cette condition d’arrachement à la terre, aux structures sociales, aux continuités culturelles que s’invente une nouvelle grammaire du monde. En exemple Kinshasa, en tant que matrice de cette condition, incarne cette tension : à la fois centre centrifuge et surface d’absorption, elle redistribue flux, sons, imaginaires et matières. Elle est le lieu où tout part et tout revient transformé. Au cœur du projet, les archives sonores du monde précolonial dans le bassin du Congo et le golfe de Guinée, conservées dans des institutions occidentales. Elles sont mobilisées comme des traces instables. Leur statut est double : à la fois vestiges d’un monde menacé ou disparu et produits d’un dispositif d’extraction. Comme le souligne le projet, ces archives ne sont pas neutres : elles portent en elles les conditions violentes de leur capture, mais aussi la persistance de ce qu’elles n’ont pas pu contenir. Face à cette tension, l’œuvre opère un geste de reconfiguration. Par l’intermédiaire d’un algorithme (à terme une intelligence artificielle), ces fragments sont mis en relation avec d’autres trajectoires sonores issues des diasporas noires, de Congo Square à la musique classique européenne, du jazz aux cultures électroniques contemporaines. Ce processus ne vise pas la restitution d’une origine, mais l’activation d’un continuum : une « nouvelle configuration contenant des masses de l’ancien », où le passé n’est ni restauré ni dépassé, mais rejoué dans le présent pour ouvrir des perspectives.
Le son, ici, est pensé comme un agent indocile. Il traverse les frontières, échappe aux dispositifs de capture, « fuit » les cadres qui tentent de le fixer. Il constitue une mémoire en mouvement, une archive vivante qui persiste dans les corps, les gestes, les rythmes. En cela, l’œuvre déplace la question de l’archive : de l’objet conservé vers l’expérience incarnée, de la possession vers l’écoute, la jouissance collective, le partage. L’intelligence artificielle, loin d’être un simple outil, est intégrée comme point de friction. Elle incarne le prolongement contemporain des logiques extractives, dépendantes des ressources minières de l’Est congolais, tout en offrant un espace de recomposition. Elle devient ainsi le lieu paradoxal où se rejouent les continuités entre exploitation historique et innovation technologique, entre matérialité brute et abstraction numérique, entre violence déshumanisante et progrès fulgurant. Dans cette perspective, Le Chant ininterrompu pour la ville ne propose pas une réparation au sens classique, mais une mise en tension productive. Le compromis, loin d’être une faiblesse, devient ici une force générative : une manière de composer avec l’histoire, de transformer les fractures en principes actifs de création. L’œuvre se déploie comme une symphonie instable — un champ d’écoute où archives, corps et technologies entrent en dialogue. Elle invite à entendre non seulement ce qui a été perdu, mais ce qui n’a jamais cessé de circuler : un chant qui, malgré les silences imposés, ne s’est jamais interrompu.
En collaboration avec Philippe Kocher et Hiromi Gut
Avec la participation de Andeas Brühl, Vincent Glanzmann, Huguette Tolinga, Vladimir Petrov, Vicko Tengwa, Valentine Michaud, Rokia Bamba et Hyazintha Andrej.
Sinzo Aanza (né en 1990 à Goma, RD Congo) vit et travaille à Kinshasa en DR Congo. Son travail porte sur la radicalité de la fiction. Sa plume, à la fois poétique et irrévérente, sonde la situation politique de la République Démocratique du Congo, ainsi que l’image construite de ce pays qui « appartient aux investisseurs depuis toujours, étrangers de préférence ». L’exploitation des ressources naturelles, la représentation des identités nationales et les dérives de celles-ci, ou encore la construction de l’image du Congo depuis l’époque coloniale sont des thèmes qui nourrissent aussi bien ses œuvres visuelles que littéraires.
Sinzo Aanza a exposé au WIELS, Bruxelles, aux Rencontres de la Photographie, Arles – où il était nominé en 2018 au Nouveau Prix Découverte – au Musée Rietberg de Zurich, à la Biennale de Lubumbashi et à la Cité de l’architecture & du patrimoine, Paris ainsi qu’au Musée de l’Homme en 2025. En 2020-2021, il est le directeur artistique de la deuxième édition de la Biennale Yango qui se tient à Kinshasa. En 2021, il participe également au programme « Laboratoire Kontempo, Acud Macht Neu Kinzonzi » au Musée National de la République Démocratique du Congo (Kinshasa). En 2023, il participe à l’exposition « Zeit » à la Kunsthaus de Zurich. En 2024, il est nominé pour le Future Generation Art Prize. En 2025, Sinzo Aanza présente sa série « The pedestral is a flowerpot » à la 36ème Biennale des Arts Graphiques de Ljubljana.